Keny Arkana

Involontairement, Keny Arkana s’est montrée d’une précision implacable pour délivrer L’Esquisse 3 six ans après le volume 2, douze ans après le premier tome. Le rap a rappelé l’artiste et l’artiste a eu envie de rapper, de lâcher couplets et refrains, de se présenter à nouveau avec bonheur à son public qui n’attendait que ça.

 

Si l’on excepte le mini-album gratuit de 6 titres, État d’Urgence sorti comme un cri du cœur en 2016 en réaction aux événements tragiques qui ont touché la France et à une situation politique pesante, il aura fallu attendre 5 ans pour que Keny Arkana offre un nouveau long projet après son album de 2012, Tout tourne autour du soleil. 60 mois, ça peut sembler une éternité sur la timeline du rap, c’est pourtant le temps nécessaire qu’il aura fallu à la rappeuse basée à Marseille pour défendre son précédent album, tourner en France et dans de nombreux autres pays, frôler l’épuisement, visiter le monde, se ressourcer, vivre pendant plus d’un an au Mexique auprès des Zapatistes en adoptant leur mode de vie, et enfin sentir à nouveau l’appel du beat et de la rime.

 

Les fans de la première heure de Keny Arkana le savent : L’Esquisse annonce toujours un album l’année suivante. Et sur le plan musical, ces projets sont synonymes d’un retour à l’essence du rap pour l’artiste, presque à sa forme primale : une instru, un texte, un enregistrement. Ce troisième volume, même publié douze ans après le premier en applique les fondamentaux : de la spontanéité, de la créativité, de l’énergie, des idées, du sens et du son. La rappeuse renoue avec le plaisir instinctif de la rime et s’autorise les explorations sonores comme les moments musicaux les plus ludiques.

 

Si l’on met souvent en avant l’engagement de Keny Arkana, dans ses mots comme dans ses actes, on oublie parfois qu’elle avant tout une artiste, une amoureuse de l’art et une passionnée de hip hop. Elle écrit ses premiers textes à 12 ans au milieu des années 90, ses premières années rap accompagnent son adolescence tourmentée et son envie de s’échapper, de ne pas se soumettre aux règles et à l’autorité. Une envie de voir ailleurs aussi nourrie par sa curiosité naturelle qui la pousser plus tard à aller découvrir d’autres nations et modes de vie. Elle observe de près l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes Marseillais dans le sillage de la Fonky Family.

 

Keny fait ses gammes sur scène puis enregistre ses premiers titres au début des années 2000 avant enfin d’avoir la maturité nécessaire pour enregistrer L’Esquisse en 2005, une mixtape qui s’avère être un tour de force musical et qui séduit immédiatement les fans de rap français. Essai transformé un an plus tard avec l’album Entre ciment et belle étoile qui la révèle à un public plus large et la fait passer du statut d’espoir à valeur sûre du rap français. Le cycle se reproduit 6 années plus tard avec la mixtape l’Esquisse 2 sortie en 2011 suivie par l’album Tout tourne autour du soleil en 2012.

Keny Arkana a beau être une artiste établie en France, elle continue d’avoir la bougeotte et parvient à mêler ses envies d’ailleurs avec l’exercice de son métier. Dès 2008, elle commence à se produire sur scène à l’étranger et séduit les foules notamment dans les pays latins et leurs capitales à l’exemple de Bogotá où Keny a joué devant une foule de 60.000 personnes reprenant ses textes à l’unisson !

 

Entamé en 2016 dans la foulée du mini-album L’État d’Urgence, L’Esquisse 3 marque l’ouverture d’un nouveau cycle de création musicale pour Keny Arkana. En 5 ans, le contexte socio-économique a changé en France, tout comme le paysage musical et encore plus précisément celui du rap mais les valeurs de l’artiste, celles qui transparaissent dans sa musique sont intemporelles et indémodables : spontanéité, sincérité, engagement, proximité avec l’auditeur, puissance rythmique et précision des arrangements.

 

Des éléments incarnés par le troisième chapitre de la série de titres “De l’Opéra à la plaine”, dont on retrouve un épisode sur chacune des Esquisses de Keny Arkana. Comme pour les précédents, ce volet – composé par K-sBa – rassemble des MC’s des quartiers du centre de Marseille autour de la rappeuse. C’est pour elle l’occasion de célébrer l’endroit où elle a grandi et vit encore avec une véritable photo de famille musicale, prise tous les six ans comme pour bien en mesurer l’évolution.

 

Malgré son côté « mixtape », L’Esquisse 3 n’est pas un projet vite bouclé : Keny Arkana a structuré sa mixtape autour d’interludes musicaux représentant chacun un élément : feu, terre, eau, air, des éléments essentiels pour elle et toujours présents sous des formes variées (visuel, son, interlude…) sur chacune de ses oeuvres. Au delà du soin accordé à la structure même du disque, elle a appelé le binôme de producteurs Les Man pour composer certains titres comme pour l’aider à réaliser intégralement L’Esquisse 3, conférant un ton, un sens, une assise et une harmonie rares sur ce type de projets.

 

Le public fidèle de l’artiste retrouvera avec bonheur ses refrains puissants capables de transformer des titres raps en véritables hymnes comme sur « Couleur Molotov » (produit par Pavlé ou « Lejos » (signé du duo hollandais Killing Skills) tandis que les nouveaux venus ne seront pas déstabilisés par les sonorités tout à fait contemporaines d’ « Abracadabra », « La vérité fait mal » (produits par El Gaouli) ou « Fourmilière » (composé par Rike Luxx). Point commun entre tous ces titres aux sonorités variées : l’âme. C’est ce qui caractérise chacune des pièces qui composent L’Esquisse 3, notamment les instrumentaux : elles ont toutes du cœur et de la profondeur.

 

Même lorsque que Keny Arkana s’éloigne de compositions ou d’arrangements rap traditionnels, on retrouve cette caractéristique, qu’il s’agisse de l’ultra-minimaliste « Freestyle » avec beatboxeuse Tressym pour seul accompagnement ou du surprenant et ironique « Madame La Marquise » aux sonorités electro-pop proposées par le groupe Yalta Club.

 

Créée à l’instinct, produite d’une traite ou presque, à la fois sombre dans la teneur de ses propos mais vive dans son énergie, la mixtape L’Esquisse 3 révèle une Keny Arkana comme on pouvait en rêver en 2017 : clairvoyante, offensive, touchante et inspirée. Et c’est en la retrouvant ainsi que l’on se rend compte à quel point elle a pu manquer au rap français. On respire à nouveau.