Tous ceux qui avaient découvert le diamant brut Keny Arkana avec l’album Entre Ciment Et Belle Etoile puis avec le EP Désobéissance étaient inquiets : pas de nouvelles, ni de nouvel album d’ailleurs, depuis 2008. Où était donc passée la pasionaria du hip hop marseillais, celle qui avait rendu sa fierté et son honneur militant à une musique tentée par le matérialisme et l’ego trip ? D’abord en tournée, ensuite à l’étranger. « C’est le syndrome du Marseillais ! » plaisante Keny, qui comme tous les habitants de la cité de Phocée sait se mettre en mode pause, mais garde toujours la rage même après un long voyage.
Après une longue série de concerts, dont certains en première partie de Manu Chao, elle a ressenti l’envie de ralentir la cadence, pour la première fois de sa carrière. « J’avais besoin de faire autre chose. Je suis à fond dans la musique depuis que j’ai quinze ans. Ça m’a fait saturer. En 2009 j’ai beaucoup été en Amérique du Sud, mais je continuais à écrire. À l’automne, je me suis retrouvé avec une cinquantaine de morceaux ! Certains étaient expérimentaux, pas forcément faits pour un album. Je me suis donc dit que j’allais faire L’Esquisse 2, un projet plus spontané, plus instinctif ».
Qu’on ne s’y trompe donc pas : ce disque hors format n’est pas un nouvel album, mais encore moins une mixtape. Avec ses vingt titres inédits produits avec soin par une escouade de beatmakers motivés, L’Esquisse 2 est bien plus qu’une compilation de série B comme le sont les street CDs du rap français. La principale différence avec un album : une volonté de balancer des rimes, souvent en freestyle, sans se préoccuper de spiritualité mais en mettant en avant la performance. « C’est mon disque le plus rap, même s’il est éclectique. Flows, beats, BPM : j’ai voulu m’amuser en tant que MC. L’instrumental de “A la Vibe & Mektoub », produit par Damny, n’a rien à voir avec du rap. C’est à la vibe. Dès que les instrus me parlaient, je kickais, je ne me prenais pas la tête ». Dans la série des instrus atypiques, « Nature sauvage », produit par Manu Chao, accélère le BPM, élargit la zone d’influences et amène une couleur différente.
On note quelques références au passé musical de Keny, notamment une citation de « J’me Barre » dans « A La Vibe & Mektoub » et la suite du freestyle classique de son Esquisse de 2005, « De l’Opéra à la Plaine 2 », featuring tous les MCs de son quartier, soit 32 voix ! Dans ce projet foisonnant, beaucoup de morceaux marseillais, des sons à l’ancienne (« Old School Dédicace », hommage à Afrika Bambaataa et Planet Patrol), une touche orientale sur « Planquez-vous », des morceaux contestataires aussi.
Et même un revenant en la personne de Djimi Finger, le producteur du premier album d’Ärsenik qui signe ici la musique du superbe « À L’Ombre Des Jugements ». Tibo Lanza, le guitariste de Keny qui l’a accompagné sur scène, a quand à lui produit deux sons (l’intro « Buenos Dias », « Odyssée D’Une Incomprise » qui conclut la sélection), et a aussi rejoué l’intégralité des basses sur les vingt morceaux.
Rayon gros son, Wealstarr (« J’Arrive Du Monde De Demain » et « Marseille » featuring Kalash l’Afro & RPZ) et Gee Futuristik (« Simple Constat » feat. Kalash, Ména & Outlaw) sont en première position, tout comme JR qui dynamite le journal télévisé de TF1 sur le très vindicatif « V Pour Vérité ».
« Depuis l’époque de mon premier groupe Etat-major et de la première Esquisse, ce sont les sons qui guident mes lyrics. Je pose sur des instrus qui me touchent, qui réveillent mes émotions ». Alors oui, peut-être que ce projet hybride qu’est L’Esquisse 2 n’a pas la profondeur qui va imbiber le prochain album de Keny, prévu pour début 2012. Mais il marque malgré tout le grand retour d’une voix devenue indispensable dans le brouhaha du rap français. La voix d’une belle rebelle, d’une grande rappeuse et d’une vraie révolutionnaire.
La voix de Keny Arkana.
Olivier Cachin